Gallimard

  • 'Dans un placard dont on a fait un sanctuaire ne ressemblant en rien à un sanctuaire et qui abrite discrètement quelques âmes inoubliables et inoubliées, il y a une petite boîte en bois laqué pour le thé en poudre. Elle contient une toute petite portion des cendres de mon père que j'avais prélevée dans son urne avant qu'elle ne fût mise en tombe. Lorsque j'ai préparé cette boîte mortuaire il y a déjà dix-huit ans, j'ai osé prendre une pincée de miettes d'os pour en goûter. Bientôt, je crois que j'en ferai autant pour Mélodie dont je garde toujours l'urne près de moi sur l'emplacement exact de son matelas. Je me procurerai une autre boîte en bois laqué pour y mettre quelques cuillerées de poudre d'os et une partie de l'omoplate ou d'une côte. Le reste sera répandu dans le jardin ou ailleurs pour retourner à la terre.'
    Akira Mizubayashi

  • "Des infirmes, des sensitifs furent longtemps les plus qualifiés pour voir. Leur inaptitude aux luttes, aux travaux les tenait à l'écart, disponibles, pensifs - c'est pareil. L'heure est venue, au XXe siècle, où cette élite vulnérable a éprouvé l'impossibilité d'aller plus loin, dans une Europe qui semblait aspirer, elle-même, au suicide. C'est alors qu'un petit homme s'est avancé à Oxford (Mississippi)."
    Pierre Bergounioux.

  • 'Sur un fond de silence et de solitude, on perçoit le bruissement de la mer. La ferme est seule en contrebas, plus seule encore que je ne l'imaginais d'après les lettres et les descriptions.
    Maintenant que je tiens Barnhill sous mes yeux, maintenant que je peux contempler ce paysage, cet océan, que je devine le jardin désormais abandonné, que j'aperçois des restes du verger, maintenant que je peux imaginer l'homme oscillant entre la main à plume et la main à charrue, entre la chambre où s'invente Big Brother et cette vie du dehors livrée aux éléments, à l'écart de l'Histoire, je ne vois pas davantage de raison majeure, de raison tout court qui l'emporterait, qui puisse justifier cette fugue, mis à part ce qui dépasse la raison, une pulsion profonde, une intériorité exigeante, radicale, propulsant assez loin de ce que l'on croit être soi, de la figure de soi que les circonstances ont façonnée, et de ce que l'on passe pour être au regard des autres.'
    Jean-Pierre Martin.

  • Un livre de raison, tenu sur quatre saisons, comme il y a quatre humeurs et quatre âges. Choses vues, notations, réflexions et aphorismes : l'humeur noire domine, portée parfois à la fureur devant la dévastation d'une culture, la ruine de la langue, la vulgarité arrogante des médias, les signes irréfutables, glanés au jour le jour, d'un effondrement sournois du monde et de la venue d'un nouveau temps des barbares. Mais l'étonnement, l'émerveillement, la tendresse, l'enchantement percent plus d'une fois dans ce petit livre de pensées, quand il s'ouvre à l'intime et au chant.
    'Justification, peut-être, de ce journal, cette réflexion de Julien Green : "Le secret, c'est d'écrire n'importe quoi, parce que lorsqu'on écrit n'importe quoi, on commence à dire les choses les plus importantes.'
    Jean Clair.

  • Z. M.

    Sophie Pujas

    'Il ne s'y attendait pas. Et, à vrai dire, il n'y tenait pas. Toutes ces années à fuir, à se draper dans les brumes feutrées de Venise, dans des cathédrales vaporeuses, dans des femmes qui ressemblaient à des paysages. Et ils étaient là. Suppliciés, implacables. Un jour il avait pris son crayon et ils étaient là. Le trait s'était déployé, la mémoire avait repris le pouvoir, l'avait guidé, avait tenu sa main selon la logique impitoyable des cauchemars. Les visages grimaçant au-dessus de cordes de pendus, les corps décharnés, les presque squelettes, les déjà cadavres avaient surgi. Les fantômes avaient pris possession de son refuge, de son abri de papier blanc, et il y avait de quoi se mettre en colère. Mais il devait leur obéir. L'armée des ombres, des assassinés, des génocidés se levait sur le
    papier. Il retrouvait le coup de crayon halluciné de là-bas, cette possession, cette atroce fascination. La beauté inavouable de l'horreur. Là-bas, c'était aujourd'hui. Il n'avait pas le droit de retenir les fantômes qui tremblaient sous ses doigts.'
    Sophie Pujas.

  • 'L'inexprimable bonheur de l'enfance, celle-ci sublimée peut-être, avec l'immense bonté qu'eurent mes parents pour moi, c'est ce bonheur trop lourd à surmonter dans le souvenir laissé qui, par les trouées du temps pour peu que je m'y plonge, me sert de patrie. L'apaisement des sanglots rend l'ancienne douceur. Elle allège le sentiment d'exil éprouvé, comme en pension autrefois, quoique d'un poids beaucoup moins grave, et par intermittence. Elle renaît pour quelques instants, cette douceur dont on sanglote, épanchant son baume sur une journée entière avant de s'évanouir avec le sommeil. C'est un fantôme qui revient, mais un fantôme bienveillant, sans linceul, tout sourire. Néanmoins, le sommeil ouvre des brèches. Dans En marge des nuits, J.-B. Pontalis, chez qui perçait une inquiétude aiguë à l'égard de l'éphémère, note que le rêve est mémoire, résurrection, par bribes, du passé il nie l'effacement, l'irréversibilité du temps, conjure l'oubli des morts. Les sanglots sont comme les rêves, une permanence de la mémoire,
    conjurant l'oubli des morts.
    On apprend cela quand on grandit.'
    Jean-Michel Delacomptée.

  • «Comme tous les jeunes Allemands de l'Est et de l'Ouest, Robert Enke a dû apprendre au lycée Le Roi des aulnes.
    Il y a huit strophes de quatre vers soit autant de vers que d'années dans la vie de Goethe quand il écrit le poème et dans la vie de Enke quand il se jette sous un train.
    Depuis deux bons siècles, le dernier vers tombe comme une hache :

    In seinen Armen das Kind war tot,
    Dans ses bras l'enfant était mort

    Ce vers produit une impression funeste et vous prend à la gorge. Peu importe que Goethe ait repris le thème d'un poème traduit du danois dont le titre est Le Roi des elfes plutôt que Le Roi des aulnes. Dans le poème, les arbres sont des saules, des vieux saules, tout gris ; la feuille du saule blanc est utilisée comme leurre à la pêche ; le saule en général est l'arbre des mélancoliques et un symbole de la vie après la mort. Tout ceci, la vie nous l'apprend peu à peu. Quant au roi des elfes, Enke et moi nous amusions à entendre le roi des onze et à imaginer la partie de ballon sur une prairie où les aulnes (ou les saules) sont les poteaux de but.»
    Bernard Chambaz.

  • 'Né à Lucques à deux pas de la cathédrale Saint-Martin, achète avec son premier cachet une bicyclette, aime les voitures rapides et rutilantes, fumeur invétéré, chasseur, doué pour la mélodie, prétend que ses deux instruments préférés sont le piano et le fusil de chasse, chiche par nature, débourse une jolie somme pour que sa femme échappe à la prison quand leur domestique s'empoisonne au curare, assez indifférent au mouvement général de l'histoire mais sans la moindre sympathie pour les Chemises noires, esprit curieux des inventions technologiques, auteur d'une ode au dentifrice, tempérament éclectique, timide, toujours très attiré par les femmes, amateur occasionnel du cinématographe, ému à jamais par le spectacle des peupliers, renonce à se faire greffer des couilles de gorille à cause de son diabète, drôle à ses heures, foncièrement optimiste malgré tout, mort à Bruxelles d'un cancer de la gorge.
    J'ai toujours eu à traîner un lourd fardeau de mélancolie. Il n'y a aucune raison à cela, mais je suis fait ainsi. C'est lui, Puccini, qui l'a écrit.'
    Bernard Chambaz.

  • Soigner

    Patrick Autréaux

    «Soigner, c'est-à-dire soigner jusqu'au bout, c'est traverser un champ dont on ne connaît ni l'état du sol, ni la nature des herbes. C'est accepter les fleurs d'orties, la gadoue putride, les entorses et aussi les odeurs fraîches, l'ombre piquetée de soleil d'un arbre solitaire. C'est fatigant et dur. On se fait mal au dos, on en a marre, on voudrait que ça se termine vite, on se le reproche, on essaie de sourire et de ne pas se presser, et on pleure en cachette après l'avoir entendu appeler ce nom d'enfant que lui seul utilisait.»
    Patrick Autréaux.

  • "Quelle image surgit au nom de Francis Scott Fitzgerald ?
    Le Fitzgerald de la défaite, de La Fêlure ?
    L'excentrique de l'âge du jazz qui éprouve toujours le besoin de se faire remarquer et de se rendre insupportable ?
    Le romancier respectueux de son art, mais qui gaspille son talent à écrire des nouvelles pour les magazines, parce que les besoins d'argent le prennent à la gorge ?
    Le compagnon de Ring Lardner, de Hemingway, de Dos Passos, toujours prêt à aider les autres de ses conseils et à faire jouer son influence en leur faveur ?
    Celui qui a la folie de trop demander à la vie et la sagesse de préférer l'écriture à tout le reste ?
    Celui qui croit que l'on peut "tenir en équilibre le sentiment de la futilité de l'effort et le sentiment de la nécessité du combat ; la conviction de l'inéluctabilité de l'échec et pourtant la résolution de réussir" ?"
    Roger Grenier.

    Prix Joseph-Delteil 1996

  • Le temps, c'était donc lui la figure de proue à l'avant de tous les navires, monstre ou sirène aux formes lisses dans le vent du départ, visage mouillé de larmes après avoir essuyé les tempêtes, vieux bois vermoulu survivant à tous les naufrages et flottant à la fin sur les eaux de la mémoire.
    C'est lui qui fait courir les nuages et qui gonfle les voiles, qui se retourne et s'enroule sur lui-même en orient, qui lance des vaisseaux dans un sens et dans l'autre l'autre, les fait danser entre la lune et la marée, accompagne nos musiques et le compte des syllabes, les brèves et les longues se succédant par vagues.

  • TSi j'ouvre mes vieux albums, les compagnons d'autrefois, la plupart disparus, me regardent. C'est un plaisir un peu triste et puis, d'autres jours, un face-´r-face avec le néant. Certains, certaines étaient jeunes et séduisants, vraiment beaux. Ils n'auront jamais été vieux. Au bout d'un moment, il est intolérable de se dire qu'ils sont dans une tombe, ou réduits en cendres. Je referme l'album.
    Devant ces photos d'autrefois, j'ai l'impression que le présent est un pays étranger. J'y vis en exil.t

  • 'En approchant son visage de la glace qui surplombait la cheminée du salon on dit qu'il cherchait alors sur sa peau qui lui semblait de plus en plus bilieuse au fur et à mesure de ses échecs politiques, de ses succès littéraires, les uns attirant étrangement les autres, la trace des années écoulées depuis le glas de sa jeunesse autant que celle de sa réputation de guide, de maître d'une génération, laquelle génération ressemblait à une assemblée de chiots flatteurs en bottes vernies et lavallière qui lui léchaient les mains dès que l'occasion s'en présentait en déclamant des passages de Sous l'oeil des Barbares ou du Jardin de Bérénice tandis que lui, moins arrogant que nomade dans ses engouements, ses désirs, n'entendait déjà plus rien à cette musique vieille de dix ans.'
    Antoine Billot.

  • «Il m'était apparu que la losophie prenait sa source chez Queneau comme chez moi dans une adolescence chaste, d'origine provinciale, à la recherche d'un impossible système pour contenir le monde, déçue dans sa quête du savoir absolu.
    Il y avait eu une invention qui était sienne, cela, je ne le contestais pas, il en avait même énoncé un des principes premiers (Quand je me mets à penser, je ne m'en sors plus), mais pour cette invention en quelque sorte instinctive, pour cette discipline nouvelle, cette forme de sagesse qui, n'étant ni tout à fait de la littérature ni tout à fait de la philosophie, jouissait du meilleur des deux, il n'avait pas trouvé de nom.
    La losophie permettait au passage de réunir les Queneau qu'on a tendance à opposer, et de lui recoudre son habit d'Arlequin. Elle réconciliait le linguiste et le philosophe, le gnostique et le pataphysicien, le croyant épris de sainteté et le poète drolatique pas très catholique.
    Les études de philosophie sont des sortes de classes préparatoires à la losophie, à condition qu'entre-temps on ait éprouvé une petite nausée passagère mais salutaire à l'égard de la raideur du concept, et qu'on ait un tant soit peu accédé à la fraîcheur d'exister.»
    Jean-Pierre Martin.

  • TIl reste le soir seul dans l'atelier, dispose les coupelles des différents dosages de blancs obtenus, les applique sur des feuilles différentes, puis dans d'autres coupelles mélange les blancs premiers entre eux, les numérote comme les feuilles qu'il dispose dans tout l'atelier, enfin sort faire quelques pas dans la rue noire laver ses rétines, les lancer vers la nuit d'hiver opaque comme la suie, les plumes des corbeaux. Quand il revient, il note enfin celui qui a percé l'obscurité, le blanc royal, le blanc Fouquet, qui le fait soudain vomir dans la rue.t
    Franck Herbet-Pain.

  • "J'ai écrit ces impressions sur Pascal Pia peu à peu, chaque fois que je m'interrogeais sur son personnage et sur ce qu'il représente pour moi. Je n'avais pas l'intention de les publier. D'ailleurs, j'ai conscience de n'avoir pas dit le dernier mot. Et comment trouver le dernier mot, avec Pia ? De son côté, il avait interdit que l'on parlât de lui après sa mort. Mais, aujourd'hui, plus d'un signe laisse à penser qu'un mythe est en train de se former. Si l'on ne veut pas que l'homme soit tout à fait enseveli sous la légende, ou qu'un industrieux de la biographie s'en empare, ceux qui l'ont connu doivent dire le peu qu'ils savent. Je ne l'ai pas fait sans un sentiment de culpabilité, ne pouvant m'empêcher de me demander si, comme il le pensait, à l'histrionisme de la parole et de l'écrit, il ne vaudrait pas mieux préférer le silence."
    Roger Grenier.

  • "Quand nous nous rendons rue Vaneau, Marc Bernard et moi, pour faire lire à Gide le début des Nourritures terrestres, l'écrivain a soixante-dix-huit ans. Cette même année, il va recevoir le prix Nobel. Il est vêtu d'un costume de velours noir et chaussé de babouches.

    Gide se met à lire de façon déclamatoire, dans un style qui doit être celui du Vieux-Colombier : "Ne souhaite pas, Nathanaël, trouver Dieu ailleurs que partout..."
    L'enregistrement terminé, il tient à descendre jusqu'au camion pour s'écouter. On lui fait entendre le disque qouple. Je suis resté sur la chaussée et, quand il sort, je l'entends qui dit, pour lui-même : "Il faudra que je travaille mes dentales.""
    Roger Grenier.

    Prix Grand Public du Comité d'histoire de la Radiodiffusion 2002

  • L'oeuvre de Robert Walser, toute en séquences égrenées sur des notes fines, entre rire et pleurs, grâce et gravité, il faut la feuilleter d'une main légère. Ce grand promeneur invite à la promenade. Le fil rouge, c'est lui-même, en ses multiples versions. Il a beau se choisir des masques, de toute façon il est là. Sous couleur d'être marginal, relégué dans l'ombre, il se retrouve toujours au centre. « Le roman auquel je travaille sans cesse, reste toujours le même, et pourrait être défini comme un roman du moi, découpé, fragmenté. » Fritz, Félix, Simon, Jacob, Joseph et les autres, tous parlent d'une seule et même voix, celle de l'homme qui joua son destin sur des mots, et passa les vingt-sept dernières années de sa vie dans un asile psychiatrique. On pourrait se laisser abuser par la netteté de la phrase, sa clarté, l'humour sous-jacent, et ne pas sentir ce tremblement derrière les mots, cette insistance qui trahit la volonté d'exorciser quelque mal. « Ai-je cueilli des fleurs pour les déposer sur mon malheur ? » demande Robert Walser. Étrange fascination de cette vie pleine de trous qui ressemble tellement à la vie.

  • Je crois, mon cher Benjamin, que vous etes inconscient autant qu'inconstant. Dieu sait si ma patience, ma mansuétude envers vous sont grandes ! J'ai ´r peu prcs tout accepté : vos dérobades, vos mensonges, vos insolences... Mais vous pouviez réfléchir un instant avant de m'envoyer de telles lettres ou vous vous trahissez. Quel alibi que ce Constant ! Vous en parlez trop bien.
    Il faut vraiment tout vous pardonner ou ne plus vous voir.

    Isabelle du Colombier
    P.c.c.
    M.M.

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