Gallimard

  • « "Je vois le Poète, dit le Monstre.
    - Moi aussi, dit Prospéro.
    - Il a l'air de boiter, dit le Mage. On dirait un Orphée sale."
    Hirsute, pieds nus dans les godasses, vêtu d'une chemise ouverte au col et d'un pantalon à la zouave, un petit chien dans les bras, le Poète remonte des Enfers. Il titube en paix. La crasse le protège des sorts.
    "C'est toujours pareil, dit le Monstre, cet imbécile a encore oublié de se retourner, il n'a pas statufié le temps.
    - Ne parlez pas si fort, dit Prospéro, vous allez réveiller Mirella 1."

    1. Dans le jeu de cartes ici battu, le lecteur reconnaîtra :
    Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa, dans le rôle du Monstre.
    Gioacchino Lanza Tomasi, son fils adoptif, dans le rôle du Jeune Homme Doux.
    Lucio Piccolo di Calanovella, dans le rôle du Poète.
    Agata Giovanna di Calanovella, dans le rôle du Medium.
    Casimiro Piccolo, baron de Calanovella, dans le rôle du Mage. »

  • "La plante t'envoie parfois le tigre. Il est comme toi, jeune et fougueux, maladroit, la patte large, percluse de griffes. Il saute sur ta poitrine et ton corps s'alourdit. Ton souffle s'éteint presque, tandis qu'il t'emporte, les yeux larges, les babines retroussées. Tu chasses avec lui. Tu t'embusques. À la nuit, ta prunelle s'élargit et la voix qui s'échappe rugissant de ta gorge résonne si loin que tu t'arrêtes parfois, te retournes... et ne trouves que toi. Cette empreinte ronde sur le sable de la berge. Ce sang lapé comme un lait chaud. Cette dent vivante, impatiente de percer. Que toi, l'enfant tigre." Mêlant le fantastique à la réalité d'aujourd'hui, ce roman chamanique étourdissant est porteur d'une spiritualité immédiate et profonde.

  • "Le jour où l'enfant voit son père pour la première fois, il a trois ans.
    Il vit seul au village avec sa mère. Tous les villageois se sont massés autour de la maison. Ils veulent voir l'homme qui avait semé la honte dans la famille, qui avait emmené la fille, l'avait engrossée pour disparaître après.
    Maintenant, il était là le très attendu, fier de sa jeune beauté. Il avait pris l'enfant dans ses bras, l'avait fait virevolter dans les airs. Puis l'avait posé à terre.
    « Jouons.
    - M'oui Pa-pa ! Pa-pa ! Pa-pa !
    - Attends. Tu sais jouer à l'ombre ?
    - C'est quoi jouer à l'ombre ?
    - Tu ne sais pas ? Ce n'est pas grave. Je vais te montrer.
    - Mm... Pa-pa ! Pa-pa ! Pa-pa !
    - Tu fermes les yeux. Je disparais. »
    Depuis l'enfant l'avait cherché partout, dans tous les visages, dans toutes les moustaches, dans tous les visages d'hommes.
    « Aujourd'hui à l'âge où je suis vieux, je me surprends à le chercher encore... je le cherche sans répit."

  • "L'odeur est physique, elle a un corps, une âme... Depuis le commencement, et depuis l'origine, en tout cas aussi loin que pouvait remonter dans le temps ma mémoire d'enfant, j'avais eu envie de voir dans les choses ce qui m'avait toujours été si obstinément caché et qu'il m'était donné, maintenant, de voir sans réserve."
    Deux enfances éloignées : celle de Gaston-Paul Effa, petit Africain élevé dans une famille animiste du Cameroun, et celle d'Isabelle Laurent, jeune enfant de la campagne. Tous deux se rejoignent dans l'amour qu'ils portent aux parfums, des parfums nobles et délicats des fleurs à ceux plus triviaux de la ferme, ou encore aux odeurs musquées du village africain.
    Deux destins, deux sensibilités qui s'entrecroisent et se font écho pour offrir un récit d'apprentissage sensuel qui, au fil des pages, se mue en une ode aux odeurs. Une belle fluidité nous emporte et irrigue une émotion douce, reflet d'une complicité et d'une amitié sincère.
    Les parfums élémentaires est une invitation à méditer sur les odeurs.

  • Anton, Eytan, Angus, Julian, Aaron, Lior, Ethel, Anna, Ruth, Ambre, Brune... Les héros romanesques de Gilles Paris ont tous en commun une part d'enfance déchue, le désir de s'échapper, happés par l'espoir d'une vie plus lumineuse. Des bords de Seine aux rivages du lac Léman, de la mer des Éoliennes à l'océan Atlantique, leurs destins intranquilles se nouent et se dénouent, à l'heure où les paysages s'incendient en fin de journée.

  • "Nous sommes assis sur un banc, place du Général-de-Gaulle, à Lille, en octobre 2011, et Véronique me parle de son père. Dans un an et demi, ce sera le soixante-dixième anniversaire de l'insurrection du ghetto de Varsovie. Son père, Paul Felenbok, est né à Varsovie avant la guerre, il a vécu enfant dans le ghetto ; jusqu'ici il n'a jamais pu en parler publiquement, mais maintenant il veut le faire. Quelque temps après, Véronique me parle de Wlodka Blit-Robertson, la cousine de Paul, qui vivait avec sa famille au même endroit que les Felenbok. Elle est la fille de Lucjan Blit, un responsable important du Bund, l'organisation socialiste juive. L'histoire de Paul et celle de Wlodka dans le ghetto commencent de manière identique : les deux familles vivent ensemble dans un immeuble, rue Leszno. Puis leurs parcours divergent : les Felenbok s'échappent par les égouts avec l'aide de passeurs, tandis que Wlodka et sa soeur jumelle Nelly passent par-dessus le mur, grâce aux contacts de leur père, et sont cachées dans une famille polonaise. Cette histoire, j'ai su dès le départ que je ne voulais pas l'écrire moi-même, en faire une oeuvre d'auteur. Je voulais simplement faire en sorte que les témoins se racontent eux-mêmes. Je ne voulais pas parler pour eux, mais parler avec eux." David Lescot.

  • Dans le sillage d'Émile Ollivier (Mille eaux, 1999), la collection 'Haute Enfance' fait entendre ici quelques voix contemporaines de la littérature haïtienne - nouvelles ou confirmées, rebelles ou apaisées, jamais résignées. Qu'ils remontent aux sources de leur histoire ou de leur imaginaire, ces dix écrivains caribéens nous content la force de la fratrie, une jeunesse en quête d'un avenir possible, le désamour d'une mère, l'absence d'un père, l'amour, la mer, la mort... Tout ne s'écrit-il pas depuis l'enfance ?

  • « Je viens d'un monde où l'adolescence n'existe pas.
    L'insouciance qui, d'habitude, protège les enfants d'une réalité âpre nous quittait trop vite. Je l'avais ressenti très tôt, peut-être dès l'âge de dix ans, dans les regards de mes camarades. Chaque mois qui passait voyait disparaître un peu de l'innocence qui pétillait dans nos yeux. [...] Partir loin, très loin, là où nous aurions de quoi manger à tous les repas ; là où nous pourrions mettre des habits propres tous les jours ; là où nous aurions de l'eau à profusion pour nous laver et boire jusqu'à plus soif... » Le narrateur grandit dans un quartier pauvre d'Oran. Il considère qu'il n'a pas d'avenir dans une société où la misère le dispute à la corruption. À quinze ans, prêt à affronter tous les périls, il part pour la France, où il vit d'expédients en expédients la vie des sans-papiers. Après deux ans de galère, à un moment où son sort semble s'améliorer, un voile rouge s'abat sur ses yeux. À la cruauté de l'exil s'ajoute celle du handicap, mais une volonté hors du commun, un don inné des mathématiques lui permettront de dépasser la double douleur de la cécité et du rejet par une société trop souvent xénophobe. Il découvre alors la richesse de la littérature, la force de l'amour et se fait l'auteur de son propre destin.
    Écrit dans une langue simple et nerveuse, traversée parfois d'éclairs de poésie, Le voile rouge est un récit brut, dont la dureté, jamais gratuite, reste toujours au plus près d'une humanité profonde.

  • Quand le narrateur apprend que la villa du Lavandou Leï Fatigas est vendue, il s'effondre. Vendue, cette maison nichée au creux des restanques sur fond de Méditerranée. Vendue, la villa tant aimée qui détient la mémoire vive d'une enfance et d'une adolescence libres et rêveuses auprès d'une famille fantasque.
    Jeune Parisien, le narrateur se languit des langueurs provençales. Dès qu'il le peut, il se réfugie, sur la Côte d'Azur, auprès de "son cher, son doux, son merveilleux jardin !". Il fait corps avec la villa, il en connaît la géographie la plus intime, elle est le lieu de tous les apprentissages amoureux et littéraires...

    À travers ses chroniques, au style éblouissant, se dessine un autoportrait sans complaisance. Homme de plaisirs et de passions aux accents casanoviens, l'auteur se révèle aussi un écrivain d'une érudition confondante, d'une sensibilité extrême, n'excluant pas un certain romantisme noir.

  • "On n'écrit pas pareil quand on est orphelin." La mort de son père inaugure chez Annie Cohen une période de grand trouble. Elle décide de rompre avec sa géographie personnelle et de s'installer définitivement en Corse, en compagnie de Fra, son mari cinéaste, et de Rita, "la plus exquise des petites chiennes". Parenthèse heureuse, vite submergée par la vague de la dépression. Désormais une seule chose l'obsède : "Tout flamber!", "Taper" dans l'héritage de son père pour meubler leur splendide appartement loué sur un coup de tête.

    "Et mes goûts de luxe ! De folie ! Car nous ne sommes pas allés chez But, Bricorama, Conforama, Leroy Merlin, Géant Casino pour meubler cet appartement ! Non ! Nous avons mis la barre très haut ! Les plus beaux magasins de la ville ! Plus dingue, plus cher, on ne trouve pas ! Un lit capitonné rouge au matelas de rêve, une table et un buffet en céramique noire, folie des folies, hors de prix, un canapé avec méridienne pour richards. Un équipement complet de cuisine, four à pyrolyse, machines à laver le linge et la vaisselle, frigo énorme, et le plus adorable des petits fers à repasser. Je n'avais qu'une seule consigne : prendre tout ce que j'aime, sans aucune restriction. Il aurait fallu une baffe, une gifle pour me faire revenir sur terre. Trop tard. Foutu ! Lâché ! Tout avait lâché !" Le retour en catastrophe à Paris, un passage à Sainte-Anne, la mort de Rita marquent la fin d'un cycle.

    Dans son théâtre intime, Annie Cohen met en scène de façon saisissante ce voyage au bout de l'addiction. Une "comédie", parfois tragique, souvent irrésistiblement drôle, comme s'il lui avait fallu vivre l'excès pour retrouver l'ascèse de l'écriture.

  • 'Tant d'années depuis cet improbable mystère! Un matin de vacances, Clémence dix ans se penche à une fenêtre plus âgée qu'elle. À trois étages au-dessous de sa personne ensommeillée, quelques touristes, sac au dos, errent, flânent sur les quais d'un petit port breton à l'ancre depuis les commencements du monde. Le soleil perce d'un grand trou jaune le firmament immensément bleu. La mer, sachant que c'est dimanche et lasse de jouer son rôle éternellement écumeux, se satisfait d'énoncer quelques vaguelettes à peine lisibles. De jolis voiliers amarrés le long de la jetée frémissent jusqu'à la pointe de leurs mâts, pris par l'émotion d'un tel beau temps, rare en effet pour une fin février. Soudain... Pourquoi sur les quais ce subit mouvement de recul de la part de si paisibles promeneurs?
    Clémence qui rêvasse toujours à sa fenêtre n'en croit pas ses yeux. Pourquoi? se répète-t-elle, interdite. Faudrait-il qu'elle descende quatre à quatre l'escalier de l'hôtel des Embruns pour en savoir plus, apprendre de la bouche même de tous ces gens les raisons de leur trouble, de cette presque émeute? Ses dix ans hésitent...' Michel Chaillou.

  • 'Il sentit que cela venait d'une manière ou d'une autre mais que cela venait. Il était assis. Combien de fois ne s'était-il pas assis devant cette fenêtre? Le jour avait perdu une partie de sa clarté et lui était désormais trop las pour réagir, aller voi

  • "Laurence ferme les yeux avec moi, serre les lèvres, et ses baisers sont ceux d'un animal craintif qui frotte son museau sur le mien, de gauche à droite. Je suis obsédé longtemps par cette image honteuse, cette bouche qui dit non et oui en même temps, et par la confusion où nous basculons ensuite. Son visage me repousse et ses mains me retiennent. C'est comme si elle devenait aveugle et que je guidais ses gestes pour lui faire accomplir ce que nos deux corps attendent sans que des mots sachent le dire. Laurence se laisse faire et nous nous abandonnons à cet instinct qui nous colle l'un à l'autre, sans jamais nous consoler ni apaiser la peur d'être au monde."
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    Récit d'initiation, histoire d'une passion adolescente, cachée, obsessionnelle et transgressive qui lie le narrateur à sa soeur d'adoption et lui laisse aujourd'hui encore, après une enfance tiraillée entre l'amour et la peur de l'abandon, la possessivité et l'indifférence, un sentiment d'inachevé.

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